
Longtemps marquée par des logiques d’isolement et de contrôle, l’architecture psychiatrique accompagne aujourd’hui une autre vision du soin, davantage centrée sur l’apaisement, la dignité et l’insertion dans la cité. À mesure que la santé mentale occupe une place croissante dans les politiques de santé, les lieux de prise en charge ne peuvent plus être pensés comme de simples contenants fonctionnels : ils participent pleinement à l’expérience du soin, à la relation aux autres et au rapport au monde. En psychiatrie, la qualité des ambiances, la lisibilité des parcours, l’accès à la lumière, aux vues et aux espaces extérieurs jouent un rôle essentiel. L’enjeu est de concevoir des lieux capables de protéger sans enfermer, de sécuriser sans stigmatiser, et d’offrir aux patients comme aux soignants un cadre plus humain, plus apaisé et plus juste. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’approche d’AFA+SANAE. À travers ses projets, l’agence défend une architecture attentive aux usages, aux transitions, aux équilibres entre soin, qualité de vie et qualité d’usage, avec la conviction qu’en santé mentale, l’architecture est déjà une manière d’accompagner le soin.
Propos recueillis auprès de Maud Grandperret architecte D.P.L.G, co-gérante Associée AFA+SANAE
Comment définiriez-vous la philosophie d’AFA+SANAE en matière d’architecture pour la prise en charge de la santé mentale ?
Maud Grandperret : La psychiatrie occupe une place singulière dans le domaine de l’architecture Santé. Il ne s’agit pas uniquement de répondre à un programme fonctionnel comme certains projets, mais de créer des lieux capables d’apaiser, de rassurer et de soutenir une expérience de guérison souvent vécue dans des moments de grande vulnérabilité. Nous restons convaincus chez AFASANAE que l’architecture participe pleinement au climat de soin, à la qualité de vie des patients, mais aussi à celle des équipes soignantes.
Ces différents projets sont conçus comme des projets à forte valeur humaine, quelle que soit leur échelle : MAS, ESAP, Foyer de Vie, CMP, CATTP de proximité. Chaque typologie appelle des réponses spatiales spécifiques, liées à l’intensité du soin, à la durée de présence des patients et au rapport à l’environnement dans lequel il se trouve (ville ou zone périurbaine). L’architecte joue un rôle de médiation entre des exigences parfois contradictoires : soigner sans enfermer, sécuriser sans stigmatiser, protéger sans exclure, apaiser sans sur contrôler. Ce rôle nous conduit à travailler finement les seuils, les parcours, les espaces d’attente et les lieux intermédiaires, qui constituent souvent des moments clés du soin, de la rencontre ou de l’apaisement. Ce sont des espaces de transition essentiels : accepter de franchir un espace, attendre sans angoisse, croiser l’autre sans s’exposer. Dans des CMP, des CATTP ou des structures médico sociales, ces séquences spatiales influencent directement le ressenti des patients, la qualité des échanges avec les soignants et le climat général du lieu.
Notre ambition est ainsi de produire des lieux lisibles et non institutionnels, capables de dialoguer avec leur contexte urbain ou paysager. Ces architectures ne cherchent pas à s’imposer, mais à accompagner des pratiques, des rythmes et des parcours de vie, qu’il s’agisse de patients, de proches ou de soignants, dans une relation la plus juste et la plus humaine possible.
En quoi l’architecture psychiatrique demande-t-elle une approche spécifique de la part des concepteurs ?
M. G. : On ne conçoit pas un bâtiment de psychiatrie comme un équipement de soins « classique ». On intervient dans des trajectoires humaines fragilisées, auprès de personnes dont le rapport à l’espace, au temps et aux autres peut être profondément altéré. Dans un CMP ou un CATTP, par exemple, la première expérience du lieu, l’entrée, l’attente, les circulations, conditionne fortement la relation de confiance et l’acceptation du soin.
La lumière, les volumes, les sons et la lisibilité des espaces sont vécus de manière parfois exacerbée. Un couloir trop long, un espace trop fermé ou un manque de repères peut générer de l’angoisse. À l’inverse, une architecture claire, bien proportionnée, attentive aux transitions et aux ambiances peut contribuer à rassurer et à redonner un sentiment de maîtrise. Cette attention porte autant sur les proportions que sur les enchaînements d’espaces, les seuils, les changements d’échelle ou de luminosité.
La sécurité est évidemment essentielle, mais elle ne peut jamais devenir le principe général du projet. Elle doit être intégrée de manière discrète, afin d’éviter toute sensation d’enfermement et de préserver la dignité des personnes. L’architecture psychiatrique demande ainsi aux concepteurs une vigilance permanente : anticiper les situations de tension, prévenir les usages contraints et créer des espaces capables d’absorber des comportements très variés sans se refermer sur eux-mêmes.
