
Le secteur médico-social se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Sous l’effet du vieillissement de la population, de l’évolution des profils de dépendance, des tensions sur les ressources humaines et des attentes croissantes des familles, la question de l’EHPAD ne peut plus être abordée sous le seul angle de l’hébergement ou du soin. Elle oblige désormais à repenser en profondeur les lieux, les organisations et les usages. Cette transformation dépasse largement le cadre du bâti. Elle interroge la manière dont les établissements peuvent offrir un cadre de vie plus humain, plus lisible, plus apaisé, sans renoncer aux exigences de fonctionnement, de sécurité, de logistique et d’accompagnement qui structurent le quotidien des équipes. En d’autres termes, l’EHPAD contemporain doit répondre à une double ambition : se rapprocher davantage des repères du domicile tout en assurant une réelle efficience d’usage.
C’est précisément dans cet entre-deux, entre dimension domestique et performance organisationnelle, que se joue une grande part de l’avenir des établissements pour personnes âgées dépendantes. La montée en puissance de nouvelles formes d’habitat, le développement de solutions intermédiaires et les attentes renouvelées des maîtres d’ouvrage poussent aujourd’hui les concepteurs à revisiter les modèles existants. Il ne s’agit plus seulement de corriger l’image institutionnelle de l’EHPAD, mais de concevoir des lieux capables de mieux articuler intimité, sociabilité, qualité de vie au travail et fluidité des parcours. Dans ce paysage en recomposition, TLR architecture occupe une place singulière en portant une réflexion qui prend à bras-le-corps cette tension structurante. L’agence s’attache à penser l’architecture médico-sociale non comme une opposition entre humanité et rationalité, mais comme une recherche d’équilibre entre les deux. Comment créer des environnements plus familiers pour les résidents, plus agréables à vivre, plus proches des usages du quotidien, tout en offrant aux professionnels un cadre de travail cohérent, fonctionnel et durable ? Comment accompagner les maîtres d’ouvrage face à des arbitrages de plus en plus complexes ? Et comment, à travers le projet architectural, répondre à un enjeu qui est à la fois social, territorial et profondément humain ?
À l’heure où les établissements évoluent pour mieux répondre aux attentes des usagers comme à celles des professionnels, cette réflexion apparaît plus que jamais nécessaire. Elle participe d’un mouvement de fond qui touche à la fois la rénovation des structures existantes, la conception de nouveaux modèles d’accueil et la redéfinition du rôle même de l’EHPAD dans la cité. À ce titre, l’approche défendue par TLR architecture s’inscrit pleinement dans les débats actuels sur l’avenir du médico-social : une architecture attentive aux usages, aux fragilités, aux organisations concrètes, mais aussi à la dignité et à la qualité de vie de celles et ceux qui habitent et font vivre ces lieux.
Propos recueillis auprès de Richard Legranger, architecte chez TLR architecture
Comment l’architecture des EHPAD a-t-elle évolué ces dernières années face aux attentes croissantes en matière de qualité de vie, de personnalisation des espaces et de performance d’usage ?
Richard Legranger : Aujourd’hui, l’enjeu est majeur et nous devons étudier la situation actuelle au regard de l’héritage des établissements existants. Les EHPAD tels que nous les connaissons restent relativement récents, puisqu’ils datent de 1997, succédant aux anciennes maisons de retraite. Nous nous retrouvons désormais face à un système en crise : deux tiers des établissements sont en déficit, nous constatons un manque de personnel récurrent, des surcharges de travail malgré l’engagement des équipes. Il existe également une perte de confiance importante de la population, liée notamment à certains scandales, mais aussi à la gestion de la période Covid. Dans le même temps, la demande augmente fortement. Nous faisons face à un vieillissement accéléré de la population, avec des projections qui annoncent deux millions de personnes dépendantes d’ici 2050. L’âge moyen d’entrée en EHPAD dépasse aujourd’hui 85 ans et ne cesse d’augmenter. Nous sommes donc face à un système sous tension, qui doit profondément évoluer pour faire face à la demande. Cette situation nécessite de réinventer l’EHPAD. Les objectifs concernent à la fois les soignants, les familles et les résidents. Le premier objectif vise une humanisation des établissements. Nous sortons d’un modèle très hospitalier, avec de longues circulations et des chambres successives et impersonnelles, pour aller vers des organisations plus domestiques, fondées sur des unités de vie plus petites, des maisonnées, voire des structures fragmentées.
Comment cette évolution transforme-t-elle concrètement les modes d’habiter et de vivre au sein des EHPAD ?
R. L. : Nous assistons à une transformation profonde de l’organisation de la vie quotidienne. Nous ne cherchons plus à rassembler l’ensemble des résidents dans de grandes salles communes mais à recréer des unités à taille humaine. Une maîtresse de maison peut ainsi accompagner un petit groupe de résidents dans une organisation plus proche du quotidien domestique, avec une cuisine, un salon et une vie collective à échelle réduite. Cette évolution permet de redonner du sens à la vie des résidents. Aujourd’hui, beaucoup de personnes passent une grande partie de leur temps à attendre : les soins, les repas et les activités. L’objectif consiste à sortir de cette posture passive et à permettre aux résidents de redevenir acteurs de leur quotidien, en participant à la vie en communauté. Cette approche contribue à restaurer une forme de dignité et d’autonomie, cette organisation bénéficie également aux soignants. Les professionnels qui exercent dans ces établissements ont choisi un métier fondé sur le lien humain. Une organisation linéaire, où les soins s’enchaînent d’une chambre à l’autre, va à l’encontre de cette vocation. Le modèle en maisonnées permet de retrouver de la proximité, du lien et du sens dans le travail quotidien.
Aujourd’hui, jusqu’où un concepteur peut-il aller dans l’idée d’un EHPAD plus domiciliaire, plus proche des repères de l’habitat, sans oublier qu’il s’agit aussi d’un lieu de soin et d’accompagnement ?
R. L. : Cette notion domiciliaire correspond à l’idée de recréer un cadre de vie qui se rapproche de celui du domicile. Avant toute chose, il faut que les résidents puissent s’approprier leur espace. Chez soi, chacun aménage son intérieur comme il le souhaite et cette logique doit pouvoir exister aussi en EHPAD. Nous devons donc permettre une personnalisation du cadre de vie, en travaillant sur les couleurs, les matériaux mais aussi sur les possibilités d’aménagement. Le résident doit pouvoir choisir la position de son lit, l’orientation du mobilier, et intégrer des éléments personnels comme une commode ou un fauteuil. L’objectif consiste à proposer un logement et non plus une chambre, avec plusieurs scénarios d’occupation. Nous pouvons aller encore plus loin en intégrant des usages du quotidien, comme la possibilité d’accueillir sa famille confortablement, de préparer un café ou de se restaurer. Cette approche renforce le sentiment d’habiter un lieu et non simplement d’y être accueilli.
