© Renaud ARAUDÀ l’heure où l’architecture hospitalière se transforme en profondeur, l’agence Tourret Architectes célèbre 80 ans d’histoire. Une longévité rare, 3 générations successives, qui témoignent d’un ancrage durable dans le domaine de la santé et de la recherche. Cette longue histoire ne relève pas d’un positionnement figé, mais d’une capacité à faire évoluer une pratique sans en perdre les fondamentaux. Au fil des décennies, l’agence a construit un ancrage solide dans le domaine de la santé et de la recherche, deux secteurs parmi les plus exigeants, où se croisent technicité, organisation des flux, enjeux humains et contraintes réglementaires. Ce champ d’intervention, particulièrement structurant, a contribué à forger une méthode de travail rigoureuse, centrée sur la compréhension fine des usages et des programmes. Dans ces environnements complexes, l’architecture ne peut se limiter à une réponse formelle. Elle s’inscrit dans un équilibre permanent entre exigences fonctionnelles, contraintes techniques et qualité des espaces. Cette tension constitue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de la conception hospitalière, où les questions de confort, de lisibilité et d’intégration urbaine prennent une place croissante, sans jamais se substituer aux impératifs de fonctionnement. Tourret Architectes poursuit ainsi un travail inscrit dans le temps long, au service d’une architecture hospitalière où la maîtrise technique, le confort d’usage et la qualité des soins sont un tryptique indissociable.
Propos recueillis auprès de Jérémie Tourret, Architecte
L’agence Tourret Architectes célèbre cette année ses 80 ans d’existence. Quelles sont les grandes étapes de son développement et les évolutions qui ont marqué son histoire ?
Jérémie Tourret : 80 ans d’existence, ce n’est pas anodin ! Pour mon frère et moi qui dirigeons aujourd’hui l’agence, cet héritage représente à la fois une responsabilité importante et une continuité très naturelle. L’agence a été fondée en 1946 par notre grand-père Pierre Tourret, au sortir de la guerre. Formé pendant cette période, il s’est immédiatement confronté aux enjeux de la reconstruction, notamment à travers le logement de masse. Son travail s’inscrivait aussi dans l’influence du mouvement moderniste, ancien élève de Tony Garnier, avec des concepts hygiénistes forts. Une deuxième étape décisive correspond au parcours de notre père Jean-Marc Tourret, diplômé en 1972. Très rapidement, il a orienté l’agence vers le secteur hospitalier, notamment avec ses premiers projets pour le CHU de Lille. C’est à partir de ce moment-là que l’activité s’est inscrite durablement dans le domaine de la santé, depuis plus de cinquante ans. Par la suite, son parcours l’a conduit à travailler à Lille puis à Paris, avant un retour à Lyon qui a constitué un nouveau départ pour l’agence. J’ai rejoint la structure en 2001, mon frère en 2005, avant d’en reprendre progressivement la direction. Cet héritage peut paraître impressionnant, mais il s’inscrit avant tout dans une logique de continuité. Nous avons grandi dans cette culture de l’architecture, ce qui a rendu cette transmission à la fois naturelle et cohérente dans nos parcours.
Comment cet héritage structure-t-il encore aujourd’hui votre manière de concevoir les projets ?
J. T. : Nous avons hérité de notre père et de notre grand-père une architecture attentive aux usages et aux utilisateurs des bâtiments, avec une exigence fonctionnelle très forte. Cette approche était déjà au cœur du travail de notre grand-père dans le logement, puis de celui de notre père dans les programmes hospitaliers, et elle constitue encore aujourd’hui le fil conducteur de notre manière de concevoir. Cette continuité explique sans doute aussi notre attachement durable au secteur de la santé. Tous nos projets prennent biensûr appui sur le programme et sur les besoins du maître d’ouvrage, mais avant tout sur la perception des personnes qui vont les occuper. Sans oublier que l’architecture se construit à partir du site, de son contexte et de l’ensemble des contraintes locales.
Votre organisation repose sur des équipes qui suivent les projets de l’esquisse à la réalisation. En quoi cette continuité est-elle essentielle dans la qualité du projet et dans la relation avec le maître d’ouvrage ?
J. T. : Cette continuité est indispensable, car l’architecte reste, dans bien des cas, le seul à conserver la mémoire complète du projet, depuis les premières esquisses jusqu’à la livraison. Du côté de la maîtrise d’ouvrage, les interlocuteurs évoluent fréquemment en cours d’opération, qu’il s’agisse des responsables de projet, du programme ou du patrimoine. Sans cette mémoire portée dans la durée, le risque serait de perdre de vue l’intention initiale et de s’éloigner de la justesse du projet. L’architecte occupe également une place singulière dans l’équipe, dans la mesure où il porte le projet dans sa globalité, avec une implication dépassant la seule coordination technique. Cette relation suivie, presque intime, avec l’opération, permet d’en accompagner toutes les évolutions sans en perdre le sens. C’est la raison pour laquelle les chefs de projet suivent les opérations sur toute leur durée : ils défendent le projet jusqu’à son aboutissement, avec une connaissance fine, continue et approfondie de son évolution.
Quelle place occupe aujourd’hui le secteur de la santé et de la recherche dans l’activité de l’agence ?
J. T. : Aujourd’hui, les projets liés à la santé et à la recherche représentent plus de la moitié de notre activité. Nous avons parallèlement développé, ces dernières années, une activité dans le domaine industriel, avec une accélération marquée pendant la période du Covid. Malgré ce contexte, les projets liés à l’hôpital et à la recherche demeurent majoritaires. Nous intervenons sur des programmes très diversifiés, aussi bien dans le secteur public, à travers les établissements hospitaliers, que dans le secteur privé, de plus en plus présent dans notre activité, notamment à travers des centres de recherche, d’innovation et tous les projets nécessitant des environnements confinés comme les salles propres. Nous travaillons également davantage sur des projets liés à l’enseignement supérieur. Cette diversité des programmes est importante, même si notre activité reste clairement structurée autour d’un socle fort, celui de la santé et de la recherche.
Comment abordez-vous cette diversité de programmes et de niveaux de technicité ?
J. T. : Le point commun entre tous ces projets réside dans la manière de les aborder. Dès lors qu’il s’agit de programmes liés à la santé, à la recherche ou à des environnements confinés, comme les salles propres, nous appliquons les mêmes principes directeurs. Notre réflexion s’organise d’abord autour de la gestion des flux, de la flexibilité des espaces et de l’intégration des besoins techniques et de leur maintenance. Ces trois dimensions structurent notre approche, quel que soit le programme. Au fil des années, cette méthode est devenue une véritable culture de projet au sein de l’agence, intégrée de façon très fluide par les équipes. Elle crée une continuité entre des opérations pourtant très différentes. Qu’il s’agisse d’un hôpital ou d’un laboratoire de recherche, nous retrouvons les mêmes logiques d’organisation et les mêmes niveaux d’exigence.
