© ©GOLEM IMAGESJérémie Tourret: «ce projet traduit une évolution vers une plus grande proximité entre le soin et la recherche»
Propos recueillis auprès de Jérémie Tourret, Architecte
Comment définiriez-vous le projet RéadapTIC et ses principales ambitions architecturales ?
Jérémie Touret : RéadapTIC porte un programme ambitieux qui associe deux dimensions complémentaires. La première concerne les soins médicaux et de réadaptation (SMR), un domaine que l’agence maîtrise depuis de nombreuses années. La seconde, qui constitue la véritable singularité du projet, est consacrée à la recherche et à l’innovation. L’ambition architecturale consiste précisément à faire cohabiter ces deux univers et à créer les conditions d’échanges permanents entre le soin et la recherche.
Quels étaient les enjeux de ce projet pour Tourret Architectes ?
J. T. : Pour notre agence, spécialisée dans le domaine de la santé, RéadapTIC représente l’opportunité de croiser plusieurs expertises que nous développons habituellement dans des projets distincts. Notre activité s’organise autour de quatre grands pôles : les établissements hospitaliers, les laboratoires de recherche, l’industrie et l’enseignement supérieur. Ce projet mobilise directement deux de ces compétences majeures, l’hôpital et la recherche. L’enjeu consiste donc à réunir, au sein d’un même bâtiment et pour un même maître d’ouvrage, des savoir-faire que nous avons acquis au fil de nombreuses opérations. Cette convergence constitue pour nous une expérience particulièrement intéressante et enrichit encore notre champ d’intervention.
Comment le projet s’inscrit-il dans le site du CHU et dans son environnement paysager ?
J. T. : RéadapTIC s’appuie sur un bâtiment existant, le C2R, centre de recherche et de réadaptation construit dans les années 1970. Le projet repose donc sur une restructuration lourde complétée par une extension. Le premier enjeu consiste à préserver et à réutiliser le maximum de surfaces existantes, ce qui constitue déjà un geste fort sur le plan environnemental. Le site présente par ailleurs une situation assez privilégiée au regard de la densité du CHU de Dijon. Le bâtiment se trouve légèrement à l’écart du cœur hospitalier, en lisière d’un espace boisé. Nous avons donc cherché à conserver le plus grand nombre possible d’arbres et de surfaces végétalisées afin d’inscrire le projet dans cet environnement naturel et de préserver au maximum ses qualités paysagères.
Comment avez-vous travaillé avec le groupement sur l’articulation entre la réhabilitation du bâtiment existant, la démolition de l’aile nord et les nouvelles extensions ?
J. T. : Le programme élaboré par Socofit et ses partenaires envisageait déjà plusieurs scénarios. Dès les premières esquisses réalisées avec Léon Grosse et le bureau d’études EDEIS, nous avons travaillé sur l’hypothèse d’une démolition partielle de l’aile nord, dont la configuration se prêtait mal aux besoins du futur projet. Notre ambition était notamment de créer un plateau technique entièrement neuf. Son intégration dans le rez-de-chaussée existant aurait généré de nombreuses contraintes spatiales et techniques, en particulier en matière de hauteurs disponibles, directement conditionnées par les dalles existantes. Le travail mené avec Léon Grosse a donc permis de retenir la démolition de cette aile, qui représente environ 20 % des surfaces existantes. Ce choix libère l’emprise nécessaire à la construction du nouveau plateau technique et permet également de créer une galerie de liaison qui vient s’adosser à la façade conservée du bâtiment.
Quelles sont les spécificités architecturales que requiert un bâtiment de réadaptation ?
J. T. : Les bâtiments de réadaptation reposent traditionnellement sur une organisation assez classique, avec un socle accueillant le plateau technique au rez-de-chaussée, surmonté par les étages d’hébergement. Avec RéadapTIC, nous avons souhaité sortir de cette organisation en positionnant le plateau technique à côté du bâtiment d’hébergement. Ce choix nous permet d’offrir beaucoup plus de flexibilité et de modularité, des qualités particulièrement importantes compte tenu de la dimension recherche et innovation du projet. Nous avons poussé cette logique jusque dans la volumétrie des espaces, avec des hauteurs adaptées aux différents usages. La salle de gymnastique, la balnéothérapie ou encore les espaces pluridisciplinaires de réadaptation répondent ainsi à des gabarits différents. Cette capacité à adapter précisément les volumes aux activités et à faire évoluer plus facilement les plateaux constitue l’une des principales différences avec un bâtiment de réadaptation plus traditionnel.
En quoi RéadapTIC traduit-il l’évolution actuelle des bâtiments et des prises en charge en réadaptation ?
J. T. : RéadapTIC traduit d’abord une évolution vers une plus grande proximité entre le soin et la recherche. Un étage dédié à la recherche est directement connecté aux espaces de réadaptation afin de favoriser les échanges entre chercheurs et soignants et de permettre l’émergence de nouvelles pratiques, notamment grâce à l’appui de Santenov Dijon Bourgogne, partenaire du CHU. Le projet accompagne également une évolution importante de la prise en charge du patient. Les programmes de réadaptation reposaient traditionnellement sur des protocoles relativement standardisés, définis en fonction d’une pathologie ou d’une intervention. RéadapTIC propose une approche beaucoup plus globale et personnalisée. Chaque patient pourra bénéficier d’une évaluation complète, prenant en compte ses dimensions physique, psychique et nutritionnelle. L’objectif est d’adapter son parcours à ses besoins spécifiques et de le préparer dans les meilleures conditions à son retour à domicile, puisque l’ambulatoire occupe une place importante dans le projet. Cette approche centrée sur le patient influence directement l’organisation des espaces et la manière dont les différentes disciplines doivent pouvoir travailler ensemble.
Quelle identité architecturale avez-vous souhaité donner à RéadapTIC afin d’en faire à la fois une nouvelle entrée du campus et une vitrine du savoir-faire du CHU en matière de rééducation ?
J. T. : La difficulté d’un projet de réhabilitation-extension consiste à faire dialoguer un bâtiment existant, marqué par l’architecture des années 1976, avec un plateau technique neuf dont l’expression architecturale est très différente. Nous avons donc cherché à créer des continuités entre ces deux ensembles. Ce travail passe notamment par un vocabulaire commun de matériaux et de couleurs. Les menuiseries et les habillages reprennent une même palette, avec notamment un ton doré qui permet de créer un lien visuel entre le bâtiment d’hébergement existant et le nouveau plateau technique. Toutes les menuiseries de l’existant ont d’ailleurs été remplacées pour renforcer cette cohérence. La signalétique, intérieure comme extérieure, participe également à cette identité commune. Elle a été conçue comme un véritable fil conducteur afin de donner au projet une lecture homogène et de renforcer son inscription dans le campus hospitalier.
Comment le nouveau plateau technique de rééducation a-t-il influencé l’organisation du projet ?
J. T. : Dans les premiers scénarios, nous avions essayé d’intégrer le plateau technique au bâtiment existant, en répartissant différents éléments autour de celui-ci. Dès que nous avons décidé de l’externaliser sur l’aile nord et de le relier au bâtiment d’hébergement par une galerie, l’organisation du projet est devenue beaucoup plus claire. Ce choix a immédiatement créé une évidence fonctionnelle et spatiale pour l’ensemble de l’équipe. Il a permis de mieux distinguer les différentes entités du programme tout en conservant des relations directes entre elles. Nous avons d’ailleurs ressenti très tôt que cette organisation constituait un élément différenciant du projet, notamment lors des premières présentations aux utilisateurs et au jury. Le concours s’est ensuite poursuivi sur une période longue mais le parti général est resté stable. C’est finalement cette cohérence entre le fonctionnement et l’architecture qui donne sa force au projet. Lorsque l’organisation spatiale répond naturellement aux usages, elle devient une base solide pour développer l’ensemble des phases suivantes.
La galerie centrale constitue un élément fort du bâtiment. Comment avez-vous transformé cette circulation en un véritable lieu de soin et de rencontre ?
J. T. : La galerie n’existait pas dans le programme initial et aucune surface spécifique ne lui était dédiée. Nous avons donc choisi de ne pas en faire un simple couloir hospitalier, mais un espace beaucoup plus généreux, capable d’accueillir d’autres usages. Ce choix a naturellement suscité des échanges, car chaque mètre carré supplémentaire représente un coût. Mais nous avons progressivement démontré que cette galerie pouvait devenir bien davantage qu’un espace de liaison. Certaines activités ont ainsi été sorties des salles pour y être installées directement, comme un tapis de marche auparavant prévu dans l’espace pluridisciplinaire. À partir de ce moment, la galerie a véritablement changé de statut : elle est devenue à la fois un lieu de circulation, de soins, de rencontre et de vie. Cette évolution constitue l’un des éléments forts du projet, avec l’ambition de créer un espace pleinement intégré au parcours de réadaptation.
Quelle place avez-vous accordée à la nature, à la lumière naturelle et aux espaces extérieurs ?
J. T. : Ces dimensions occupent une place importante dans notre approche architecturale. Nous travaillons depuis longtemps sur la qualité des ambiances intérieures, la lumière naturelle, les vues et les relations avec l’environnement extérieur, avec la conviction qu’elles participent au bien-être du patient et à la qualité de sa prise en charge. Nous cherchons donc à multiplier les cadrages vers l’extérieur et à faire pénétrer la lumière naturelle le plus loin possible dans le bâtiment. Un couloir, par exemple, ne doit pas nécessairement se terminer sur une paroi aveugle : chaque fois que la configuration le permet, nous privilégions une ouverture, une vue sur le paysage ou sur la végétation. Cette attention portée aux ambiances, à la lumière et aux perceptions extérieures accompagne aujourd’hui de plus en plus naturellement la conception des établissements de santé. Elle est également mieux partagée par l’ensemble des partenaires du projet, qu’il s’agisse des entreprises, des bureaux d’études ou des équipes hospitalières.
Comment l’architecture, les couleurs et la signalétique accompagnent-elles les patients dans leur parcours de réadaptation ?
J. T. : Ces éléments jouent un rôle très important dans le projet. Nous avons développé deux ambiances volontairement différentes selon les espaces et les usages. Dans les étages d’hébergement, nous avons privilégié une atmosphère neutre et apaisante, afin que les patients, leurs familles et leurs aidants se sentent dans un environnement confortable. Le traitement est davantage hôtelier, avec notamment la présence du bois et des tonalités pastel. Le plateau technique répond à une logique très différente. Les patients y viennent pour se réadapter, retrouver des capacités et progresser dans leur parcours. Nous avons donc recherché une ambiance plus dynamique, avec des couleurs plus vives, des formes arrondies et un traitement graphique qui accompagne les déplacements et apporte de l’énergie. Les murs participent également à cette narration, avec des mots-clés ou des citations issues notamment de l’univers sportif. L’objectif est de dépasser la seule dimension fonctionnelle des exercices et d’inscrire chaque séance dans un parcours plus stimulant et motivant. Ce travail de scénographie et de signalétique permet ainsi de donner une identité propre aux différents espaces tout en accompagnant le patient dans les différentes étapes de sa réadaptation.
Quelle place le patient occupe-t-il dans la conception du projet et dans les futurs parcours de prise en charge ?
J. T. : Le patient est véritablement au cœur du projet. Cette orientation est portée avec beaucoup de conviction par le CHU de Dijon, aussi bien par les équipes soignantes que par les équipes de recherche, qui disposent déjà d’une expérience dans ce domaine à travers le plateau d’intervention technique. L’enjeu ne consiste pas uniquement à traiter une pathologie ou à suivre un protocole de réadaptation standardisé. Le projet cherche à prendre en compte le patient dans sa globalité, en intégrant son quotidien, son environnement personnel et professionnel, ainsi que les difficultés qu’il peut rencontrer dans sa vie courante. Cette approche repose donc sur une évaluation beaucoup plus large de ses besoins. Le patient est accompagné tout au long de son parcours par des professionnels qui l’orientent vers les différents spécialistes et l’aident à coordonner les différentes étapes de sa prise en charge. L’objectif est de construire un parcours véritablement personnalisé, qui ne repose pas sur un protocole unique mais sur une combinaison d’interventions adaptées à la situation de chaque patient.
Comment avez-vous préservé la pertinence et l’évolutivité du projet au fil du temps ?
J. T. : Nous avons commencé à travailler sur le projet en 2021, avec une interruption prévue contractuellement avant la reprise des études. Une phase spécifique avait en effet été intégrée au contrat afin de revenir vers les utilisateurs et de réexaminer l’ensemble du projet : organisation des espaces, fonctionnement des locaux et ergonomie. Ce travail de réévaluation a finalement entraîné très peu de modifications. Les principaux ajustements concernent davantage l’évolution de certains produits que l’organisation architecturale elle-même. Certaines gammes de revêtements de sol, par exemple, n’existent plus aujourd’hui, ce qui nous conduit à reprendre certains choix de colorimétrie et d’ambiance tout en conservant les concepts initiaux. En revanche, l’organisation des espaces et les principes de fonctionnement ont très peu évolué et c’est une satisfaction car cette stabilité confirme que le projet avait été suffisamment anticipé dès sa conception et qu’il reste adapté aux besoins exprimés par les équipes médicales. La continuité des interlocuteurs a également joué un rôle important. Que ce soit avec les équipes techniques du CHU dirigées par Christine Philippon, ou avec les responsables du projet médical et scientifique, représentés par le Professeur Paul Ornetti et la Docteure Souad Taha, les acteurs ont toujours été représentés et impliqués dans le projet, ce qui permet de préserver la vision initiale et d’assurer une véritable continuité dans les choix. RéadapTIC reste donc aujourd’hui très fidèle aux intentions définies dès l’origine !
Comment se sont déroulés les échanges avec les équipes du CHU ?
J. T. : Deux interlocuteurs ont joué un rôle particulièrement important dans cette démarche : la responsable du pôle soins – la Docteure Souad Taha, et le responsable du pôle recherche – le professeur Paul Ornetti. Dès notre désignation comme lauréats, ils se sont très rapidement impliqués aux côtés de Léon Grosse et de l’équipe de maîtrise d’œuvre. Le projet comprenait également un important volet innovation, avec plusieurs ateliers de recherche animés notamment avec Artelia. Nous aurions pu nous limiter à notre rôle d’architectes et laisser ces réflexions se développer parallèlement. Nous avons au contraire souhaité y participer pleinement, car toute idée pertinente issue de ces ateliers devait pouvoir trouver une traduction cohérente dans l’architecture et dans l’aménagement des espaces. Cette collaboration a parfois pris des formes très concrètes. Nous avons par exemple réalisé des mises en situation avec des fauteuils roulants afin de mieux comprendre les difficultés rencontrées par les patients dans leurs déplacements et dans l’usage quotidien des espaces. Le travail sur les salles de bains a également permis d’identifier plusieurs points d’attention. Un prototype a ensuite été réalisé et testé avec le personnel soignant afin de valider les choix d’aménagement et d’ergonomie. Pour nous, la réussite d’un projet repose précisément sur cette relation de confiance et sur la qualité des échanges entre la maîtrise d’ouvrage, la maîtrise d’œuvre et les futurs usagers.
Dans quelle mesure le dialogue avec Léon Grosse, les bureaux d’études et le CHU a-t-il permis de faire évoluer le projet au-delà des contraintes initiales du programme ?
J. T. : Le dialogue compétitif offre un cadre particulièrement intéressant, car il permet d’échanger avec le maître d’ouvrage et les utilisateurs dès la phase de concours. Nous avons ainsi pu proposer différentes solutions, les confronter aux attentes du CHU et tester avec les équipes plusieurs hypothèses, aussi bien sur les plans que sur l’ergonomie ou les ambiances. Cette méthode permet de construire progressivement une relation de confiance avant même la désignation du lauréat. Une fois le projet retenu, les échanges se poursuivent donc de manière très naturelle avec l’ensemble des acteurs du groupement et les équipes de programmation. Cette continuité est précieuse, car elle nous permet encore aujourd’hui d’affiner le projet à travers la validation des échantillons, des prototypes et des différents choix d’aménagement. Le dialogue ne s’arrête donc pas au concours : il accompagne véritablement toutes les étapes de conception.
Comment envisagez-vous l’évolution de l’architecture des établissements de réadaptation dans les prochaines années ?
J. T. : L’évolution de l’hôpital dépasse aujourd’hui la seule dimension curative. La prévention occupe une place croissante et des projets comme RéadapTIC traduisent cette transformation. Le patient n’est plus uniquement pris en charge pour une pathologie à laquelle répondrait un protocole déterminé : son accompagnement s’inscrit dans une approche plus globale et dans un temps plus long. Cette évolution passe notamment par le développement de l’ambulatoire et par des parcours qui se prolongent au-delà de la présence du patient dans l’établissement. Elle nécessite également davantage de transversalité entre les différentes disciplines. Les futurs établissements de réadaptation devront ainsi favoriser les interactions entre les soignants, les médecins, les chercheurs, mais aussi les acteurs de l’innovation et les entreprises du secteur de la santé. Cette proximité peut créer une véritable dynamique autour de nouvelles pratiques et de nouveaux outils. L’architecture doit accompagner cette évolution en proposant des espaces moins spécialisés, plus ouverts et suffisamment évolutifs pour permettre à ces différents univers de travailler ensemble. RéadapTIC illustre précisément cette ambition d’un établissement de réadaptation qui ne se limite plus au soin, mais associe prévention, recherche, innovation et accompagnement du patient.
