
Le patrimoine hospitalier et médico-social est aujourd’hui confronté à une transformation profonde. Vieillissement des bâtiments, évolution rapide des pratiques de soin, nouvelles exigences environnementales, contraintes économiques et raréfaction du foncier obligent les établissements à reconsidérer leurs stratégies immobilières. Dans ce contexte, la construction neuve ne constitue plus systématiquement la réponse privilégiée. Réhabiliter, restructurer ou reprogrammer l’existant devient un véritable choix de projet. Ces opérations imposent toutefois une approche particulièrement fine. Transformer un établissement de santé ne consiste pas seulement à remettre un bâtiment aux normes ou à améliorer ses performances techniques. Il faut réinterroger son organisation, ses usages, ses flux, son rapport au territoire et sa capacité à accompagner les évolutions futures. La valeur patrimoniale, la qualité constructive ou encore l’ancrage urbain d’un site peuvent ainsi devenir des ressources, à condition de savoir identifier ce qui mérite d’être conservé, transformé ou, parfois, remplacé.
Cette réflexion prend une dimension supplémentaire dans des établissements qui doivent, pour la plupart, poursuivre leur activité pendant les travaux. Phasage, opérations tiroirs, maintien des accès, continuité des soins ou maîtrise des nuisances font de la restructuration une démarche particulièrement exigeante. Elle suppose également de dépasser la seule échelle du bâtiment pour inscrire chaque intervention dans une vision globale et durable de l’évolution du site. Habituée aux programmes sanitaires et médico-sociaux complexes, TLR architecture inscrit depuis de nombreuses années cette transformation de l’existant au cœur de sa pratique. L’agence accompagne les maîtres d’ouvrage dans la recherche d’un équilibre entre valeur d’usage, contraintes techniques et réglementaires, qualité architecturale et vision à long terme. Une démarche qui considère le patrimoine non comme une contrainte à subir, mais comme une matière à comprendre et à faire évoluer pour répondre aux besoins des établissements de demain.
Propos recueillis auprès de Philippe Rousselot, président de TLR architecture et de TLR Groupe, et Sophie Mareuil, Directrice générale-Architecte associée
Pourquoi la transformation du patrimoine existant est-elle devenue aujourd’hui une stratégie centrale pour les établissements hospitaliers et médico-sociaux ?
Philippe Rousselot : J’avais été frappé, lors d’un voyage d’étude au Japon en 2016, par la visite de l’hôpital universitaire de Tokyo. Les architectes-chercheurs chargés de réfléchir à son évolution nous avaient présenté un établissement conçu en trois grandes parties : un pôle tertiaire, un plateau technique et un bâtiment d’hébergement, reliés entre eux mais pouvant potentiellement être reconstruits indépendamment. Ils s’étaient notamment inspirés de la tradition des sanctuaires shinto d’Ise, reconstruits tous les vingt ans. Cette culture du renouvellement leur avait permis d’imaginer un concept particulièrement radical : considérer dès l’origine qu’un bâtiment n’est pas figé et que chacune de ses composantes peut évoluer selon son propre rythme. Cette expérience m’avait conduit à m’interroger sur notre propre rapport au patrimoine en France. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une situation complexe, avec un besoin considérable de renouvellement des sites hospitaliers, dont une part importante a été construite avant les années 1980. Dans le même temps, les pratiques médicales évoluent très rapidement, tout comme l’organisation des territoires de santé. À ces transformations s’ajoutent des attentes très fortes sur les plans environnemental et économique. Nous devons donc travailler autour d’un triptyque indissociable : santé, économie et environnement. Cette équation complexe nous conduit à porter un regard beaucoup plus fin sur le patrimoine existant. La question ne peut plus simplement se résumer à choisir entre conserver un bâtiment ou construire du neuf. Il faut comprendre ce que l’existant peut offrir, comment il peut évoluer et jusqu’où il est pertinent de le transformer.
Dans quelle mesure le contexte politique et environnemental actuel favorise-t-il aujourd’hui la réhabilitation et la restructuration du patrimoine hospitalier ?
Sophie Mareuil : C’est une évolution de contexte, y compris sur le plan politique. Les orientations publiques intègrent désormais beaucoup plus fortement les enjeux environnementaux, face au réchauffement climatique qui ne peut plus être ignoré. L’hôpital ne peut évidemment pas rester à l’écart de ces transformations. Il occupe une place centrale dans la vie quotidienne comme dans les politiques publiques, et son évolution est directement influencée par ces nouvelles priorités. Construire moins, consommer moins de béton et limiter l’impact environnemental des opérations incite assez naturellement à privilégier davantage les restructurations, qu’elles soient légères ou plus lourdes. Il existe aujourd’hui une véritable incitation à transformer l’existant plutôt qu’à multiplier les extensions ou les constructions neuves, qui peuvent être plus pénalisantes sur le plan environnemental.
Une fois ce contexte posé, comment évaluez-vous le potentiel d’un bâtiment existant pour décider s’il doit être conservé, profondément transformé ou remplacé par une construction neuve ?
P. R. : La première question est celle du territoire de santé : l’établissement a-t-il encore la capacité d’évoluer ? Est-il devenu obsolète ? Et surtout, que recouvre réellement cette notion d’obsolescence ? Pour y répondre, il faut aujourd’hui établir un diagnostic beaucoup plus complet. Nous réalisons naturellement un diagnostic capacitaire technique et architectural, mais il doit être complété par des analyses techniques, économiques et environnementales approfondies. La dimension technique est d’ailleurs de plus en plus étroitement liée aux enjeux environnementaux. Cette approche offre une lecture plus précise du potentiel de transformation de l’existant. L’idée est, de ne pas réhabiliter ce qui n’a plus de véritable valeur d’usage, et de ne pas démolir ce qui en possède encore une, qu’elle soit fonctionnelle ou patrimoniale.
