
« Une volonté de préserver les qualités du bâtiment plutôt que de les effacer »
Propos recueillis auprès de Thomas Druon, architecte associé gérant et Juliette Leblanc, Architecte associée, directrice des projets santé, MAES Architectes
Quelles sont les grandes lignes de l’opération pour le Centre Hospitalier de Dunkerque et comment s’inscrit-elle dans la transformation globale de l’établissement ?
Juliette Leblanc : Le projet porte sur la rénovation thermique et l’extension du bâtiment principal du CH de Dunkerque. Il s’inscrit pleinement dans le schéma directeur de l’établissement et constitue une étape charnière dans la transformation globale du site. La rénovation concerne l’ensemble de l’enveloppe : isolation thermique par l’extérieur, remplacement des menuiseries, remplacement des étanchéités de l’ensemble des toitures terrasses. L’un des enjeux consiste à intervenir aujourd’hui sur le bâtiment tout en anticipant les futures réhabilitations intérieures. Nous ne disposons pas encore de toutes les données sur ces opérations à venir, les solutions retenues doivent donc améliorer les performances du bâtiment sans contraindre ses évolutions futures. Le projet comprend également plusieurs extensions, certaines permettront de créer de nouveaux espaces administratifs en façade Ouest, tandis qu’une extension au nord accueillera de nouvelles chambres. Ces interventions répondent aussi à des problématiques de sécurité incendie propres à un bâtiment construit dans les années 1970. Un nouvel escalier sera notamment créé pour renforcer les capacités d’évacuation et plusieurs dispositifs de désenfumage seront intégrés en anticipation des futures rénovations des étages d’hébergement. Deux monte-malades supplémentaires relieront par ailleurs l’ensemble des niveaux, du rez-de-chaussée au R+8. Ils permettront de renforcer les capacités verticales de l’établissement et de fluidifier les flux logistiques comme les déplacements des patients.
Thomas Druon : Le Centre Hospitalier s’est beaucoup transformé au fil du temps, avec la construction successive de plusieurs extensions, souvent de faible hauteur. Le bâtiment d’origine, avec son socle et ses trois tours, est en revanche resté relativement figé. L’opération représente donc aussi l’occasion de lui redonner toute sa place dans la composition générale du site. Ce bâtiment possède une véritable valeur architecturale et une écriture caractéristique de son époque. L’enjeu n’est pas de l’effacer mais de le renouveler tout en respectant cette identité. Le projet fait d’ailleurs l’objet d’échanges attentifs avec l’Architectes des Bâtiments de France (ABF), notamment sur le traitement des façades. Au-delà de la rénovation énergétique, le projet doit ainsi redonner une cohérence architecturale au bâtiment principal et lui offrir une image plus contemporaine, tout en préservant ce qui fait sa singularité.
Quelles étaient les principales problématiques architecturales et fonctionnelles exprimées par le CH de Dunkerque ?
T. D. : Sur le plan architectural, le principal enjeu résidait dans la composition générale du site. Le bâtiment principal a été complété au fil des années par plusieurs extensions : les urgences, le bâtiment de périnatalité qui a notamment déplacé l’entrée principale, puis plus récemment le bâtiment de médecine intensive et réanimation. L’ensemble s’est donc progressivement constitué par strates successives et notre objectif était de redonner une unité à cette composition. Le parti architectural consiste à réaffirmer la présence d’un socle fort pour accueillir les principales fonctions de soins, tout en mettant davantage en valeur les tours d’hébergement qui constituent un véritable signal dans le paysage dunkerquois. Ce travail s’accompagne d’échanges réguliers avec l’ABF. L’enjeu consiste à préserver l’histoire et l’identité architecturale du bâtiment tout en créant davantage de cohérence entre les différentes façades du site. Nous avons également souhaité faire évoluer l’image intérieure de l’hôpital. L’architecture hospitalière des années 1970 était souvent très marquée dans son expression. Aujourd’hui, nous cherchons à proposer des parcours plus intuitifs et plus lisibles mais aussi des ambiances moins institutionnelles, avec davantage de lumière naturelle, des vues vers l’extérieur et des matériaux plus chaleureux.
J. L. : Sur le plan fonctionnel, le schéma directeur réalisé par l’établissement avait notamment mis en évidence un déficit de surfaces tertiaires. L’une des extensions permettra donc de créer des bureaux à chaque étage et de réorganiser les espaces d’accueil des niveaux d’hébergement. À la sortie des ascenseurs, les patients et les visiteurs arriveront ainsi dans un véritable espace d’attente, ouvert sur des vues lointaines, associé à un secrétariat et à plusieurs bureaux. L’objectif est de rendre l’arrivée dans chaque unité plus lisible et plus accueillante. L’autre besoin important concernait les chambres adaptées. Le bâtiment actuel dispose de très peu de chambres accessibles aux personnes à mobilité réduite et adaptées à la prise en charge des patients bariatriques. L’extension permettra donc d’en créer quatre par niveau. Cette nouvelle construction présente également un intérêt majeur en matière de circulation puisqu’elle permettra de créer une liaison directe entre les deux tours d’hébergement Est et Ouest. Les connexions entre les unités seront ainsi plus simples et les déplacements plus fluides, sans imposer systématiquement un retour par les circulations existantes de la rotule.
Comment avez-vous redonné une cohérence et une image plus contemporaine à cet ensemble hospitalier, tout en préservant les grands principes qui fondent son identité architecturale ?
T. D. : La première étape consiste à bien comprendre le bâtiment d’origine et les principes qui ont façonné son architecture : le rythme des menuiseries, l’écriture des tours, le traitement du socle ou encore cette rotule en retrait, plus sombre, qui permet de faire émerger les trois tours dans la composition générale. L’objectif n’est pas d’effacer cette architecture mais de lui redonner une expression plus contemporaine tout en conservant ses grands principes. Nous avons donc préservé l’ensemble des ouvertures existantes et créé une nouvelle enveloppe thermique performante. Le bardage métallique introduit une matérialité différente mais son traitement en relief permet de retrouver une certaine épaisseur de façade, en écho au caractère plus minéral du bâtiment d’origine. La même logique s’applique aux interventions réalisées entre les tours. Même lorsque nous construisons dans ces espaces, les nouveaux volumes restent en retrait par rapport à l’alignement des façades principales et adoptent une matérialité distincte afin de préserver la lecture initiale de l’ensemble. Nous avons également conservé certains éléments caractéristiques, comme le couronnement des menuiseries en partie haute des tours. Ce travail est mené en étroite concertation avec l’ABF avec lesquels nous partageons cette volonté de préserver les qualités du bâtiment plutôt que de les effacer. Cette approche correspond plus largement à l’évolution actuelle des projets hospitaliers, où la réhabilitation prend une place croissante par rapport à la reconstruction. L’enjeu consiste alors à faire évoluer les bâtiments tout en conservant leur histoire et leurs qualités, en passant notamment par le maintien de grandes ouvertures, d’allèges relativement basses et de vues généreuses vers le paysage environnant.
J. L. : La modernisation passe en grande partie par la matérialité. Les façades historiques sont très caractéristiques des constructions de cette époque, notamment avec l’emploi de pâte de verre et la lecture très présente des éléments préfabriqués. La création d’une nouvelle enveloppe thermique nous permet d’introduire une matérialité plus contemporaine et de renouveler l’image du bâtiment. Pour autant, nous avons souhaité préserver la trame et le calepinage de la façade existante. Le découpage de la nouvelle enveloppe reprend ainsi le rythme des joints des éléments préfabriqués d’origine. L’objectif n’est donc pas de gommer l’architecture existante mais de la réinterpréter avec des matériaux actuels, tout en conservant les proportions et les principes qui fondent son identité.
Comment avez-vous abordé les questions de confort, d’intimité, de lumière naturelle et de qualité d’usage, aussi bien pour les patients que pour les professionnels ?
J. L. : Le Centre Hospitalier porte une attention très forte à la qualité architecturale et hôtelière des espaces intérieurs. Aujourd’hui, un établissement hospitalier ne répond plus uniquement à des exigences de soins : l’accueil, le confort et la qualité des ambiances occupent une place croissante dans la conception. La lumière naturelle constitue un premier levier important. Les chambres disposent de larges baies, tout comme les bureaux destinés aux professionnels. Nous avons également travaillé sur des matériaux et des ambiances inspirés des codes de l’hôtellerie, avec notamment des sols à l’aspect bois et des tonalités plus chaleureuses. Un travail colorimétrique spécifique sera mené avec le Centre Hospitalier pour différencier les différents niveaux. Dans les nouvelles chambres, nous avons également développé un meuble tête de lit qui occupe l’ensemble du fond de la pièce. Il intègre les équipements techniques, notamment les fluides médicaux, tout en conservant une expression très hôtelière. Une colonne dédiée au patient permet de regrouper plusieurs fonctions et de libérer davantage d’espace dans la chambre. Ce mobilier intègre également un couchage escamotable pour un accompagnant. Cette disposition répond notamment aux besoins des patients en situation de handicap, pour lesquels la présence d’un proche peut être particulièrement importante au cours de l’hospitalisation.
T. D. : Les mêmes principes s’appliquent aux professionnels : des espaces bien éclairés, chaleureux et correctement dimensionnés contribuent directement à la qualité des conditions de travail. Le travail sur l’ergonomie et l’intégration du mobilier permet également de dégager davantage d’espace dans les chambres et de simplifier les usages quotidiens. À l’échelle du bâtiment, les nouvelles liaisons créées entre les deux tours d’hébergement auront aussi un impact très concret. Elles raccourciront certains parcours et faciliteront les déplacements des médecins, des soignants et de l’ensemble des professionnels dans leur activité quotidienne.
Comment se construit le dialogue avec les équipes du CH de Dunkerque tout au long de la conception ?
J. L. : Le dialogue est particulièrement fluide et nous échangeons très régulièrement avec les équipes du Centre Hospitalier, ce qui permet d’identifier les problématiques au fur et à mesure et d’anticiper autant que possible les sujets à traiter. Nous avons également la possibilité de rencontrer directement les soignants et de travailler avec des groupes d’utilisateurs. Cette proximité est essentielle pour comprendre précisément leurs pratiques et leurs besoins. Notre expérience des projets hospitaliers nous permet ensuite de traduire ces attentes en réponses architecturales et fonctionnelles adaptées.
T. D. : Cette implication est d’autant plus importante dans le cadre d’une opération menée en conception-réalisation. Sur certains projets, la maîtrise d’ouvrage peut être moins présente pendant une partie de la conception et revenir davantage au moment des validations. Ici, la démarche est très différente. Le Centre Hospitalier reste fortement impliqué et suit quotidiennement l’évolution du projet. Pour nous, architectes, cette présence est particulièrement précieuse : elle permet d’échanger directement avec la maîtrise d’ouvrage, au-delà de notre relation avec l’entreprise mandataire, et contribue directement à la qualité des choix réalisés.
Dans quelle mesure votre connaissance préalable du CH de Dunkerque et de son fonctionnement a-t-elle nourri la conception de cette nouvelle opération ?
J. L. : Cette connaissance du site nous a surtout permis d’anticiper un certain nombre de problématiques. Nous connaissions déjà les contraintes de fonctionnement de l’établissement, ce qui a nourri très tôt les réflexions sur l’organisation du noyau, le positionnement des monte-malades ou encore les flux logistiques. Certains de ces sujets ont d’ailleurs continué à évoluer jusqu’à des phases assez avancées du projet. Le Centre Hospitalier mène parallèlement plusieurs opérations, notamment sur la réhabilitation intérieure du socle. L’établissement est donc engagé depuis plusieurs années dans une transformation importante qui doit, à chaque étape, préserver la continuité de l’activité hospitalière et de l’ensemble des fonctions logistiques.
T. D. : Le site est particulièrement contraint et notre connaissance de ses forces comme de ses limites représente un véritable avantage, notamment pour préparer l’installation et l’organisation du chantier. Certaines hypothèses peuvent ainsi être écartées très rapidement parce que nous savons, par expérience, qu’elles ne sont pas compatibles avec le fonctionnement du site. Cette connaissance permet au groupement d’aller plus directement vers des solutions réalistes et adaptées au contexte du Centre Hospitalier.
Comment concevoir une transformation architecturale de cette ampleur dans un hôpital qui doit rester pleinement en activité pendant toute la durée des travaux, sur un site aussi contraint ?
J. L. : La réussite d’un chantier de cette nature repose d’abord sur le dialogue et le partage des contraintes. L’organisation ne peut pas être pensée uniquement du point de vue du chantier. Les logisticiens, les soignants et plus largement les équipes hospitalières connaissent précisément le fonctionnement quotidien de l’établissement et peuvent faire émerger des solutions auxquelles nous n’aurions pas nécessairement pensé. Cette coopération suppose beaucoup de transparence, des échanges réguliers et une capacité d’adaptation permanente. Lorsque des travaux particulièrement bruyants ou contraignants sont engagés, certaines activités peuvent imposer de suspendre ou de déplacer temporairement une intervention. La réactivité devient donc essentielle, tout comme la présence régulière des équipes de maîtrise d’œuvre sur site pendant le chantier.
T. D. : Cette contrainte doit également être intégrée dès la conception du phasage et du microphasage. Dès le concours, il était impossible d’imaginer intervenir simultanément sur l’ensemble des façades ou du noyau sans réfléchir aux conséquences sur le fonctionnement de l’hôpital. Le travail avec Bouygues Bâtiment Nord-Est nous a permis d’intégrer très tôt ces contraintes grâce à des méthodes spécifiques de préparation et de phasage du chantier. L’établissement pourra naturellement adapter certains fonctionnements pendant les travaux mais plusieurs parcours critiques devront rester opérationnels en permanence. Tout l’enjeu consiste finalement à concevoir l’hôpital de demain sans empêcher l’hôpital d’aujourd’hui de fonctionner.
Quelle est votre vision de l’hôpital de demain ?
T. D. : Plusieurs évolutions majeures transforment aujourd’hui notre manière de concevoir les établissements de santé, qu’elles soient climatiques, économiques ou environnementales. L’un des premiers enjeux consiste désormais à privilégier, chaque fois que le contexte le permet, la réhabilitation plutôt que la reconstruction. Le CH de Dunkerque en constitue un exemple particulièrement intéressant. Il s’agit d’un hôpital implanté en cœur de ville, ce qui devient relativement rare à une époque où les nouveaux établissements sont souvent construits en périphérie. Il possède également une véritable valeur patrimoniale et constitue un repère très identifiable dans le paysage dunkerquois. Préserver cette présence tout en faisant évoluer le bâtiment représente, à mes yeux, une dimension importante de l’hôpital de demain. L’autre enjeu concerne la qualité des espaces. L’hôpital reste souvent associé à un moment difficile dans la vie d’un patient. L’architecture doit donc contribuer à rendre son expérience plus rassurante, notamment par la lumière naturelle, les vues, la qualité des matériaux et des ambiances. Cette attention bénéficie également aux professionnels, qui doivent pouvoir exercer dans un environnement performant, agréable et propice à de bonnes conditions de travail.
J. L. : L’hôpital de demain devra avant tout être capable de s’adapter. Les pratiques médicales et les technologies évoluent extrêmement vite, alors que les projets hospitaliers s’inscrivent dans des temporalités longues. Un bâtiment conçu aujourd’hui doit donc pouvoir répondre à des besoins qui auront probablement évolué au moment de sa mise en service, puis continuer à se transformer au cours des décennies suivantes. Cette adaptabilité doit être intégrée dès la conception, aussi bien dans les principes structurels que dans la polyvalence des locaux. Elle suppose également d’anticiper les besoins techniques futurs, par exemple en prévoyant des réserves de puissance électrique ou des marges suffisantes pour permettre le remplacement d’un équipement sans engager de transformations lourdes. L’anticipation et l’évolutivité deviennent ainsi des qualités essentielles pour prolonger la durée de vie du bâtiment et lui permettre d’accompagner durablement les transformations de la médecine.
