
« Bouygues Bâtiment Nord-Est a apporté son expérience des opérations complexes en site occupé »
Propos recueillis auprès de Catherine Kuntz, Directrice Régionale Santé Nord-Est du Pôle Santé de Bouygues Construction
Comment définiriez-vous l’opération que Bouygues Bâtiment Nord-Est engage aujourd’hui au Centre hospitalier de Dunkerque ? Quels en sont les principaux défis techniques ?
Catherine Kuntz : Deux enjeux majeurs structuraient cette opération. Le premier consistait à améliorer le confort thermique des patients et des professionnels. Le bâtiment date des années 1970, avec des façades initialement non isolées, des menuiseries extérieures anciennes et des performances thermiques qui ne correspondent plus aux standards actuels. L’intervention doit donc permettre de faire évoluer sensiblement le confort d’usage tout en composant avec les caractéristiques constructives d’un bâtiment de cette génération. Le second enjeu concerne l’image de l’hôpital. Même si l’établissement est particulièrement bien entretenu, son architecture extérieure renvoie une image devenue vieillissante. L’opération doit donc aussi redonner au bâtiment une présence plus contemporaine, plus dynamique et plus accueillante dans la ville.
Rénover en profondeur trois tours hospitalières en site occupé, tout en maintenant l’activité et la continuité des soins, représente une contrainte majeure. Comment avez-vous préparé le phasage et l’organisation du chantier ?
C. K. : Toute la complexité de l’opération réside précisément dans cette intervention en site occupé. Si le projet s’était limité à la rénovation thermique et esthétique des façades, le chantier aurait été relativement simple mais le programme prévoit également la création de plusieurs extensions entre les tours, avec des chambres supplémentaires, des bureaux et la mise en conformité de certains dispositifs de sécurité incendie. Ces extensions doivent être directement raccordées à un hôpital qui reste en fonctionnement. Elles nécessitent donc d’ouvrir ponctuellement les façades, de créer de nouvelles connexions sur plusieurs niveaux et de reprendre différents réseaux techniques. Or, le bâtiment a connu de nombreuses transformations au fil des années pour accompagner l’évolution des prises en charge et des besoins hospitaliers. La connaissance précise du cheminement des réseaux existants ou encore des puissances disponibles constitue donc un véritable sujet. Même si les interventions portent principalement sur des extensions, elles auront nécessairement un impact sur l’existant, avec des nuisances sonores, des vibrations ainsi que des contraintes sur les circulations et les flux de patients et de professionnels. Ces différents sujets ont été étudiés très finement dès la phase d’appel d’offres mais ils continueront d’être ajustés tout au long du chantier en lien étroit avec les équipes de l’hôpital. Chaque intervention devra être organisée en fonction de l’activité des services et de leurs contraintes du moment. La présence d’amiante, fréquente dans les bâtiments construits à cette époque, représente une autre difficulté importante. Elle a conduit à faire certains choix techniques dès la phase de dialogue avec le maître d’ouvrage. Concernant les menuiseries, par exemple, nous avons décidé de ne pas déposer immédiatement les fenêtres existantes mais d’installer une seconde menuiserie à l’extérieur. Les interventions sur les éléments existants pourront ainsi être réalisées ultérieurement, à l’occasion du réaménagement des services, lorsque les zones concernées seront libérées de leurs patients.
Dans un hôpital implanté au cœur de la ville, comment organisez-vous la logistique du chantier et la maîtrise des nuisances pour les patients, les professionnels et les riverains ?
C. K. : L’implantation de l’hôpital en cœur de ville constitue évidemment une contrainte majeure : les espaces disponibles autour du bâtiment sont très réduits, les rues sont étroites et le stationnement déjà fortement sollicité par les patients, les professionnels et les riverains. Nous devions donc concevoir une organisation de chantier qui mobilise le moins possible les emprises au sol. Bouygues Bâtiment Nord-Est disposait d’un retour d’expérience intéressant sur la réhabilitation d’une tour située à proximité de la gare de Dijon, dans un environnement urbain lui aussi particulièrement contraint. Nous nous sommes appuyés sur cette expérience pour imaginer notre dispositif. L’un des choix structurants consiste à installer la grue directement sur le bâtiment et à utiliser la dalle supportant les trois tours comme zone de stockage. Cette organisation évite de mobiliser des surfaces supplémentaires au pied de l’hôpital, qui auraient réduit les capacités de stationnement ou compliqué davantage les circulations. Les livraisons transiteront principalement par l’accès et la cour logistique de l’établissement. Leur organisation sera ajustée quotidiennement avec les équipes hospitalières, avec des créneaux dédiés et une régulation spécifique afin que les flux du chantier n’interfèrent pas avec les approvisionnements indispensables au fonctionnement de l’hôpital. Les matériaux seront ensuite acheminés vers les différents niveaux grâce à des équipements de type BIMA, des systèmes de levage installés en façade. Toute l’organisation vise ainsi à limiter au maximum l’impact du chantier sur l’activité quotidienne de l’établissement.
La création des nouvelles extensions impose également d’intervenir jusque dans les structures existantes. Quelles contraintes particulières ces travaux représentent-ils en site occupé ?
C. K. : Les nouvelles constructions doivent naturellement disposer de leurs propres fondations. Leur réalisation nécessite de traverser deux niveaux existants, de créer des micropieux et d’intervenir jusque dans le vide sanitaire de l’hôpital. Certains poteaux doivent également être réalisés dans des espaces habituellement occupés par l’établissement. Cette configuration impose un phasage extrêmement précis. La zone du self constitue notamment l’un des secteurs les plus concernés par ces interventions. Une fermeture temporaire a donc été prévue en concertation avec l’hôpital afin de réaliser certains travaux dans de meilleures conditions. Les dates doivent désormais être ajustées en fonction de l’avancement réel du chantier et des contraintes d’exploitation. Cette coordination permanente avec l’établissement restera indispensable, car chaque intervention dans l’existant doit préserver autant que possible la continuité des activités hospitalières.
Comment préparez-vous les équipes hospitalières au démarrage du chantier et comment comptez-vous organiser le dialogue avec elles pendant les travaux ?
C. K. : Depuis la phase de développement du projet, des réunions sont organisées quasiment chaque semaine avec l’hôpital. Elles permettent d’affiner les attentes techniques de l’établissement et de préciser progressivement les solutions retenues. Une offre ne peut pas intégrer dès l’origine l’ensemble des détails d’exécution ; ce travail se construit donc au fur et à mesure avec les équipes hospitalières. Lorsque le chantier entrera réellement dans sa phase opérationnelle, cette coordination devra encore se renforcer. Tant que le projet reste sur le papier, certaines contraintes demeurent théoriques. Dès que les travaux commencent, chaque intervention peut avoir des conséquences très concrètes sur l’activité des services. Nous disposerons donc en permanence d’un responsable de chantier sur place, capable de prendre rapidement une décision si une intervention devient trop gênante pour une équipe soignante ou si la situation d’un patient impose de réduire momentanément les nuisances. Le planning devra rester suffisamment souple pour permettre de déplacer certaines tâches ou d’en modifier le calendrier lorsque la situation l’exige. Nous souhaitons également instaurer un rendez-vous régulier en début de semaine entre les équipes travaux de l’entreprise, les sous-traitants concernés et les représentants de l’hôpital. L’objectif sera de partager précisément le programme des interventions prévues dans les jours suivants, afin que chacun sache à quel moment et dans quelles zones les travaux auront lieu. Cette anticipation est essentielle pour permettre aux équipes hospitalières de répondre immédiatement lorsqu’une difficulté remonte d’un service. Elles doivent connaître les interventions en cours, comprendre les contraintes du chantier et savoir quelles solutions peuvent être mises en œuvre rapidement. Cette capacité de réaction est indispensable en site occupé. Un chantier de cette nature ne peut pas être piloté comme une construction neuve, avec un planning déroulé de manière totalement linéaire. L’activité hospitalière impose une adaptation permanente, qui repose avant tout sur la qualité du dialogue entre les équipes de l’établissement et celles du chantier.
Comment s’organise le travail avec MAES et les bureaux d’études pour concilier ambition architecturale, contraintes de l’existant, performance énergétique et faisabilité du chantier ?
C. K. : Le projet a reposé sur un travail d’équipe très étroit tout au long des différentes phases. L’architecte a notamment apporté son expertise sur les exigences des Architectes des Bâtiments de France, puisque l’aspect final du projet devait répondre à leurs attentes tout en restant compatible avec les contraintes économiques, les objectifs de performance énergétique et les réalités constructives. Les bureaux d’études ont également joué un rôle essentiel pour traduire ces ambitions en solutions techniquement réalisables. Chaque choix devait être examiné sous plusieurs angles à la fois : architecture, structure, façade, énergie, sécurité incendie et conditions de mise en œuvre en site occupé. L’architecte a par ailleurs beaucoup travaillé sur l’image du projet afin qu’elle soit pleinement acceptable pour l’Architecte des Bâtiments de France et qu’aucune difficulté ne vienne retarder l’obtention du permis de construire. Cette coordination s’est appuyée sur des réunions hebdomadaires. Chaque question technique pouvait avoir des conséquences sur plusieurs autres sujets mais la présence de l’ensemble des intervenants autour de la table permettait de rechercher immédiatement des solutions. Cette dynamique collective a été déterminante pour faire avancer le projet.
La sécurité incendie a-t-elle constitué un enjeu particulier dans la conception de cette rénovation ?
C. K. : Le bâtiment existant a été construit selon les normes de son époque et certaines mises en conformité doivent encore intervenir dans le cadre de futures rénovations intérieures. Notre première responsabilité consistait donc à ne jamais dégrader le niveau de sécurité existant, ni pendant le chantier ni après la livraison de nos travaux. Cette contrainte a directement influencé certains choix constructifs. Pour les extensions entre les tours, nous avions initialement envisagé une structure bois afin de limiter les charges. Après échanges avec les services de secours, cette solution a été abandonnée au profit d’une structure mixte métal-béton, plus simple à maîtriser en matière de stabilité au feu dans ce contexte particulier. Le traitement de la double façade a également demandé un travail très précis. Le bureau d’études façade VP Green nous a accompagnés sur les dispositifs de compartimentage entre les niveaux afin d’éviter toute propagation verticale d’un incendie dans l’épaisseur de la nouvelle enveloppe. La sécurité incendie a donc été intégrée à chaque étape de la conception, en articulation avec les futures opérations de rénovation intérieure et de mise en conformité qui seront menées progressivement par l’hôpital.
Selon vous, quelles sont les clés de la réussite d’un projet aussi ambitieux et complexe que celui de Dunkerque ?
C. K. : La première clé réside dans la qualité du travail collectif : chacun a apporté son expertise sans chercher à imposer son point de vue, avec une réelle volonté de faire avancer le projet. L’architecte a notamment joué un rôle essentiel par son pragmatisme, sa capacité d’écoute et sa faculté à faire évoluer ses propositions à partir des remarques du maître d’ouvrage et des différents partenaires, tout en préservant une identité architecturale forte. Bouygues Bâtiment Nord-Est a, de son côté, apporté son expérience des opérations complexes en site occupé. Cette connaissance du terrain nous a permis de proposer des solutions parfois inhabituelles, comme l’installation de la grue sur le bâtiment afin de limiter les emprises au sol et de préserver autant que possible la logistique hospitalière. Nos références précédentes ont également contribué à rassurer l’établissement sur notre capacité à intervenir dans un environnement aussi sensible. Nous avions notamment déjà travaillé sur une tour hospitalière à Thionville, avec un service de néonatologie situé à proximité immédiate des travaux. Cette expérience nous avait appris qu’un chantier de cette nature ne peut réussir qu’avec un dialogue permanent avec les équipes hospitalières et une capacité à adapter les interventions en fonction de l’activité des services. Enfin, les méthodologies présentées par nos équipes d’ingénierie, nos spécialistes méthodes et la direction de production ont permis de démontrer notre maîtrise de ces contraintes. Dans une opération aussi complexe, la qualité du projet architectural est indispensable, mais elle doit s’accompagner d’une véritable maîtrise de l’exécution et d’une capacité à ajuster le chantier en permanence aux besoins de l’hôpital.
