
Implantée à Lyon et à Paris, Grand-Angle développe une pratique architecturale tournée vers les programmes complexes, notamment dans les domaines de la santé, du médico-social et de la recherche. L’agence accompagne les maîtres d’ouvrage de la réflexion programmatique jusqu’à la réalisation, avec une attention particulière portée à la qualité d’usage, à la lisibilité des organisations et à la capacité d’évolution des bâtiments. Dans le domaine hospitalier, cette approche repose sur une connaissance fine des contraintes techniques, des flux et des conditions de travail des professionnels. Elle s’appuie également sur une conviction : un bâtiment de santé ne doit pas seulement répondre à un fonctionnement donné, mais offrir un cadre capable d’accompagner les transformations futures des pratiques médicales. Au CHU Dijon Bourgogne, Grand-Angle a été retenue pour concevoir l’extension du service d’Anatomie et Cytologie Pathologiques et accompagner la restructuration des espaces dédiés à la pathologie moléculaire. Cette opération vise à renforcer la plateforme de Biologie Hospitalo-Universitaire du CHU en réunissant des activités de diagnostic, de recherche et d’enseignement, tout en accompagnant les évolutions rapides d’une discipline en pleine transformation. La conception du projet s’est appuyée sur un dialogue étroit avec les équipes hospitalières, les utilisateurs et les services techniques de l’établissement afin de traduire une organisation scientifique complexe en un environnement de travail fonctionnel, évolutif et adapté aux pratiques de demain.
«Une architecture pensée avec les équipes pour anticiper les pratiques de demain»
Propos recueillis auprès de Yoann Maffait, architecte associé, Grand-Angle
Pouvez-vous nous présenter Grand-Angle architecture et les principales expertises développées par l’agence ?
Yoann Maffait : Avec plaisir. Grand-Angle Architecture réunit une quinzaine de collaborateurs et développe une expertise particulière dans les secteurs de la santé, du médico-social et de la recherche. Nous accompagnons les maîtres d’ouvrage sur des opérations complexes, en construction neuve comme en réhabilitation de sites occupés, où les enjeux techniques, fonctionnels et humains sont étroitement liés. Notre rôle consiste à comprendre des organisations souvent très spécialisées pour les traduire en espaces lisibles, évolutifs et adaptés aux usages. Parmi nos projets hospitaliers en cours figurent notamment la restructuration du Centre Hospitalier de Moûtiers, la réhabilitation-extension de la maternité de l’Hôpital de la Croix-Rousse à Lyon pour les Hospices Civils de Lyon, la réalisation d’un laboratoire pharmaceutique sur le site de l’Hôpital Édouard-Herriot, ainsi que le nouveau service d’Anatomie-Pathologique du CHU de Dijon, objet de cet échange.
Quelles spécificités les projets sur les secteurs de la santé et du médico-social imposent-ils à l’architecte ?
Y. M. : Ces projets imposent d’abord une compréhension fine du fonctionnement, des parcours patients et des pratiques professionnelles. Un programme hospitalier décrit des surfaces et des fonctions, mais il ne raconte jamais totalement un métier. Le rôle de l’architecte est donc d’aller comprendre les usages réels, les gestes quotidiens et les interactions entre les équipes. Pour chaque opération, nous travaillons dans une logique de co-construction avec les utilisateurs et le maître d’ouvrage. Cette démarche permet de concevoir des espaces fonctionnels, mais aussi capables d’évoluer avec les pratiques médicales. Les projets de santé et du médico-social exigent également de concilier des contraintes techniques, réglementaires et humaines particulièrement fortes. Souvent réalisés en site occupé, ils demandent une attention particulière au phasage des travaux afin de garantir la continuité des activités.
Vous avez déjà travaillé sur plusieurs opérations hospitalières et sur des programmes de laboratoires. Comment cette expérience nourrit-elle aujourd’hui votre approche des projets de santé ?
Y. M. : Effectivement, chaque projet est unique, mais chacun vient enrichir notre manière d’aborder les suivants. Chaque projet de santé est unique, mais l’expérience acquise par Grand-Angle nous permet d’aborder ces opérations avec une compréhension fine des enjeux hospitaliers. Au fil des projets, nous avons construit une méthode fondée sur l’écoute des utilisateurs, la maîtrise des contraintes techniques et l’anticipation des évolutions des pratiques médicales. Cette expérience nous permet de proposer des réponses à la fois robustes, fonctionnelles et capables d’évoluer dans le temps. Elle repose également sur un travail collectif avec des équipes de maîtrise d’œuvre réunissant des cotraitants aux expertises complémentaires. Sur des programmes aussi complexes, la qualité de la réponse naît de cette capacité à croiser les regards et à partager les connaissances au service du maître d’ouvrage. L’expertise santé de Grand-Angle s’est construite au fil des années par la diversité des opérations réalisées : laboratoires, blocs opératoires, bâtiments médico-sociaux ou unités hospitalières. Cette transversalité nous permet aujourd’hui d’aborder chaque projet avec une vision globale des enjeux architecturaux, techniques et humains.
Comment avez-vous abordé le projet du nouveau service d’Anatomie-Pathologique et Moléculaire du CHU Dijon Bourgogne ? Quels étaient les principaux enjeux du programme ?
Y. M. : Ce projet s’inscrit dans un contexte particulièrement ambitieux pour le CHU Dijon Bourgogne, qui a engagé un vaste schéma directeur immobilier et urbain associant opérations de construction, de rénovation et d’acquisition. L’extension de la plateforme de Biologie Hospitalo-Universitaire constitue une opération structurante, car elle accompagne l’évolution d’un équipement stratégique au service du diagnostic, de la recherche et de l’enseignement. L’enjeu principal était de concevoir non seulement un laboratoire performant, mais un véritable outil de travail capable d’accompagner une discipline en transformation permanente. Les pratiques évoluent rapidement, avec le développement de la pathologie moléculaire, du numérique et de nouvelles méthodes d’analyse. Nous avons donc abordé le projet comme une extension pleinement intégrée à l’organisation existante, permettant d’accompagner les nouveaux usages sans perturber le fonctionnement quotidien de la plateforme. L’implantation du bâtiment a été pensée dans une logique de continuité avec l’existant. L’extension est connectée à la plateforme actuelle au sous-sol, par la galerie reliant les différents bâtiments du CHU, ainsi qu’au premier étage par deux passerelles. Ces connexions renforcent les échanges entre les équipes et assurent une cohérence fonctionnelle entre les différents espaces. Le projet repose sur trois ambitions majeures : la fonctionnalité, avec une organisation favorisant la lisibilité des parcours et le principe de « marche en avant » ; l’intégration, avec une architecture sobre et contemporaine en dialogue avec le bâtiment existant ; et enfin la qualité environnementale, avec une façade à ossature bois, un parement aluminium recyclé et une production d’énergie renouvelable en toiture grâce aux panneaux photovoltaïques. Au-delà d’une extension immobilière, ce projet traduit une ambition plus large : offrir aux équipes un environnement capable d’accompagner durablement les transformations de la biologie hospitalière.
L’anatomopathologie connaît des évolutions importantes, entre médecine de précision, pathologie moléculaire et numérique. Comment traduire ces transformations dans l’architecture et l’organisation des espaces ?
Y. M. : Un service d’anatomie pathologique et moléculaire ne s’aborde pas comme une unité d’hospitalisation classique. Pourtant, ces espaces occupent une place essentielle dans le parcours de soins, puisque c’est ici que les analyses permettent d’établir le diagnostic. Nous avons donc conçu le projet avec les utilisateurs en cherchant à comprendre une discipline en pleine transformation. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle et la pathologie numérique commencent à modifier les pratiques d’analyse des médecins. Le passage progressif vers des données numériques transforme également les modes de travail, avec de nouvelles possibilités de partage et de collaboration à distance. L’enjeu architectural est d’accompagner ces évolutions sans figer une organisation. Les espaces doivent rester suffisamment flexibles pour intégrer de nouvelles pratiques, de nouveaux équipements et de nouvelles manières de travailler.
Le projet doit réunir des activités de diagnostic, de recherche et d’enseignement. Comment avez-vous travaillé les relations et les interfaces entre ces différentes fonctions ?
Y. M. : Le projet s’inscrit dans la continuité de la Plateforme de Biologie Hospitalo-Universitaire existante. Cette plateforme accueille déjà certaines fonctions liées à l’enseignement et à la formation. Notre intervention concerne principalement les espaces dédiés au laboratoire et à l’analyse des prélèvements. L’enjeu n’était donc pas de créer un bâtiment autonome, mais de compléter l’existant en apportant une réponse précise aux besoins de cette activité. Cette approche traduit une idée importante : dans un campus hospitalier, chaque nouveau bâtiment doit trouver sa place dans une organisation plus large et renforcer les interactions entre les différentes fonctions.
La question des flux semble centrale dans un laboratoire d’anatomopathologie. Quels sont les principaux parcours à organiser et comment ont-ils influencé la conception du bâtiment ?
Y. M. : Oui, c’est même l’un des sujets structurants du projet. Dans un laboratoire d’anatomopathologie, les flux sont au cœur du fonctionnement quotidien. Ils conditionnent la qualité du diagnostic, la sécurité des opérations et l’efficacité du travail des équipes. Le premier enjeu concerne le parcours des prélèvements, depuis leur réception jusqu’à leur analyse et leur archivage. Le principe de « marche en avant » guide l’organisation afin d’éviter les croisements et de sécuriser chaque étape du processus. Mais un laboratoire n’est pas uniquement une organisation de flux techniques. Il faut également penser les parcours des équipes, favoriser les échanges entre les différents secteurs et créer un environnement de travail lisible. Les flux logistiques et techniques (maintenance, équipements, approvisionnements ou gestion des déchets) ont également été intégrés dès la conception afin de garantir un fonctionnement durable du bâtiment.
Au-delà de la performance technique, comment avez-vous travaillé les conditions d’exercice des pathologistes, techniciens, chercheurs et équipes médicales ?
Y. M. : C’était un point de vigilance permanent tout au long du projet. Les projets hospitaliers intègrent aujourd’hui pleinement la qualité de vie au travail comme un enjeu de conception. Cette attention se traduit par un travail sur la lumière naturelle, les vues sur l’extérieur, la qualité des espaces de travail et la maîtrise des apports solaires, tout en préservant l’intimité nécessaire aux activités du laboratoire.
Nous avons également poursuivi les échanges avec les utilisateurs afin d’affiner l’organisation des espaces, l’ergonomie des laboratoires et les conditions d’exercice quotidiennes.
Y. M. : Même dans un environnement très technique comme un laboratoire, l’architecture doit offrir des repères, de la lumière et des espaces de respiration. La qualité du cadre de travail participe pleinement à la qualité du travail réalisé.
Vous évoquez un important travail collectif avec les équipes du CHU Dijon Bourgogne. Comment s’est organisé ce dialogue avec les utilisateurs et qu’a-t-il concrètement apporté au projet ?
Y. M. : C’est certainement l’une des clés de réussite de ce type d’opération. Nous partons toujours d’un programme qui fixe les grandes orientations du projet ainsi que son cadre financier. Mais un programme ne peut jamais retranscrire totalement la réalité d’un métier et des pratiques quotidiennes. Le dialogue avec les utilisateurs nous a permis de comprendre leurs gestes, leurs contraintes et leurs modes de fonctionnement. Nous avons organisé des échanges réguliers afin de confronter nos propositions à leur expertise métier. Ces discussions nous ont conduits à faire évoluer certains choix, avec notamment le déplacement de locaux ou l’ajustement de certaines organisations spatiales. Pour nous, la co-construction ne consiste pas simplement à faire valider un plan. Elle consiste à comprendre le fonctionnement réel d’une organisation pour pouvoir ensuite le traduire en architecture. C’est cette confrontation constructive entre les contraintes techniques, réglementaires et les usages qui permet d’aboutir à un projet plus juste.
Le bâtiment doit s’inscrire dans un environnement hospitalo-universitaire existant et renforcer la Plateforme de Biologie Hospitalo-Universitaire. Comment avez-vous abordé cette insertion et le rapport avec les bâtiments existants ?
Y. M. : Dans un campus hospitalier en évolution permanente, l’architecture doit créer des repères tout en respectant l’histoire du site. Faire signal ne signifie pas nécessairement être démonstratif. Il s’agit plutôt de proposer un bâtiment juste, intégré et capable d’accompagner durablement les évolutions futures du CHU.
Comment concilier esthétisme et technicité dans un bâtiment aussi exigeant qu’un laboratoire ?
Y. M. : Pour nous, ces deux dimensions sont indissociables. L’expérience acquise sur d’autres laboratoires nous permet d’anticiper les contraintes spécifiques de ces bâtiments, notamment en matière d’environnements contrôlés, de performances techniques et d’intégration des équipements. Notre rôle est justement de transformer ces exigences en qualités architecturales. La technique ne doit pas être considérée comme une contrainte venant s’ajouter au projet : elle participe pleinement à sa conception. Nous avons recherché une architecture sobre et maîtrisée, capable d’exprimer la précision et la rigueur propres à un bâtiment scientifique, sans chercher l’effet architectural. La façade traduit cette volonté : elle inscrit le projet dans la continuité du campus existant tout en affirmant une identité propre, à travers une écriture durable et cohérente avec son usage.
L’innovation architecturale et la décarbonation sont également mises en avant dans ce projet. Comment ces ambitions se traduisent-elles concrètement dans vos choix de conception ?
Y. M. : Oui, mais c’est sans doute l’un des exercices les plus complexes lorsqu’il s’agit d’un laboratoire. La décarbonation d’un laboratoire constitue un véritable défi, car ces bâtiments restent très consommateurs d’énergie en raison de leurs exigences techniques et fonctionnelles. L’enjeu était donc de trouver un équilibre entre performance, sobriété constructive et capacité d’évolution. Nous avons notamment travaillé sur l’enveloppe du bâtiment avec une façade légère intégrant une ossature bois et des matériaux biosourcés comme la laine de bois. Nous avons également fait le choix d’une structure permettant une grande flexibilité des plateaux, car un bâtiment adaptable est aussi un bâtiment durable. Le projet intègre par ailleurs une production d’énergie renouvelable en toiture grâce aux panneaux photovoltaïques, ainsi qu’une réflexion sur la gestion des eaux pluviales à la parcelle. Au-delà des performances immédiates, notre approche environnementale repose sur une conviction : la durabilité passe aussi par la capacité d’un bâtiment à évoluer dans le temps. Un bâtiment qui peut s’adapter évite des transformations lourdes et prolonge sa pertinence.
Avec un métier et des technologies qui évoluent rapidement, comment concevoir aujourd’hui un service d’anatomopathologie capable de s’adapter aux pratiques de demain ?
Y. M. : C’est probablement le principal défi auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Les pratiques en anatomopathologie évoluent très rapidement. Nous avons donc conçu un bâtiment qui ne soit pas une réponse figée à un fonctionnement donné, mais un cadre capable d’accompagner les transformations futures. Cela passe par une organisation flexible, avec un plan permettant de faire évoluer les espaces, de décloisonner ou de recloisonner selon les besoins. Les réservations techniques, les cheminements de réseaux et les capacités d’adaptation des installations ont également été anticipés. L’objectif est de concevoir un bâtiment suffisamment robuste pour répondre aux besoins actuels, mais suffisamment souple pour accueillir les évolutions technologiques et médicales de demain.
Quels grands enjeux, comme l’intelligence artificielle ou les besoins accrus en modularité, influencent déjà vos réflexions ?
Y. M. : Oui, nous observons déjà ces évolutions sur les opérations que nous accompagnons. L’intelligence artificielle va progressivement transformer les pratiques médicales, notamment dans l’analyse des données et l’aide au diagnostic. Cette évolution pose également la question des infrastructures numériques : les volumes de données produits par les établissements hospitaliers vont continuer à augmenter, avec des besoins croissants en matière de stockage, de traitement et de sécurisation. Pour l’architecte, cela signifie que les bâtiments doivent intégrer très tôt ces nouveaux enjeux techniques. Les réseaux, les équipements et les capacités d’évolution deviennent des composantes essentielles du projet architectural.
Fondamentalement, ces évolutions changent-elles la manière de concevoir ce type de locaux ?
Y. M. : Oui… et non. Ces évolutions changent progressivement la manière de concevoir les laboratoires, notamment avec la montée en puissance du numérique, de l’intelligence artificielle et des équipements connectés. Pour autant, les grands principes fonctionnels d’un laboratoire restent les mêmes. Ce qui évolue, c’est l’environnement technique qui l’accompagne et la nécessité d’anticiper des usages encore inconnus aujourd’hui. Finalement, concevoir un laboratoire aujourd’hui revient à concevoir un bâtiment en mouvement. Les technologies évolueront, les pratiques médicales changeront, mais l’architecture doit offrir un cadre suffisamment robuste et flexible pour accompagner ces transformations dans le temps.
